En toute fin de ligne, quelques centaines de salariés français et quelques Japonais agitaient des drapeaux tricolores pendant que la petite voiture gris métallisé, dont près de la moitié de la production dans le monde est réalisée à Onnaing, était livrée à sa première propriétaire.
Didier Leroy, président du conseil d'administration de Toyota Europe, qui a lancé l'usine, a félicité les ouvriers: "J'entends encore les gens qui disaient +c'est juste pour l'image, ça ne durera pas longtemps+", a-t-il lancé. "Vous avez démontré qu'on peut avoir une vraie industrie automobile en France".
Cathédrale hybride
Vingt et un ans après son ouverture, l'usine automobile située près de Valenciennes est devenue la plus productive de France avec 255.584 Yaris et Yaris Cross (sa version SUV) livrées en 2022, soit une voiture toutes les 58 secondes.
Avec ses 5.000 salariés, organisés en deux équipes de jour et une de nuit, Onnaing a dépassé les usines françaises de Renault ou Stellantis, désormais plus orientées vers les modèles plus haut de gamme.
Ce rectangle gris entouré de parkings a la particularité d'être compact, avec ses 17 hectares.
Les engins se croisent dans ses allées étroites, sous le ballet des caisses de Yaris, transportées sur des balancelles.
Toute l'usine fonctionne en flux très tendu, avec peu de stock, des arrêts maximum de deux minutes sur la ligne et une pause repas de 24 minutes pour les opérateurs dans des zones aménagées entre les établis.
De gros robots assemblent les pièces en acier sur la carrosserie. L'étape de la peinture est aussi très automatisée, avant que des ouvriers par centaines installent le tableau de bord, les sièges, les pneus.
A contre-courant du marché, la marque japonaise a vu ses ventes progresser de 3% en Europe en 2022, notamment grâce à ses voitures hybrides (dont les Yaris et Yaris Cross).
Avec le passage de l'Europe au tout-électrique en 2035, l'usine attend le "bon moment" pour faire sa transition "vers les véhicules à zéro émission", a indiqué le patron de l'usine, l'Ecossais Jim Crosbie, citant aussi les modèles à hydrogène.
Entretemps, la direction de l'usine a confirmé qu'elle souhaitait monter à 300.000 véhicules par an.
"On aura la même vitesse, la même organisation, mais il faut atteindre un niveau moindre de pannes", a souligné Nicolas Casier, en charge des améliorations sur le site. Pour y arriver, les cadres de Toyota mettent en avant les principes maison de "kaizen" (amélioration continue), de "genchi genbutsu" (débattre sur le terrain plutôt qu'en réunion), ou la lutte contre le gaspillage.
"Il n'y a pas 36.000 façons de produire une voiture, mais on améliore ce qui marche, on avance à petits pas", souligne Yannick Bourez, 42 ans, ingénieur qualité.
Conflit fiscal
La CFDT, syndicat majoritaire et plutôt habitué à collaborer avec la direction, tractait jeudi devant l'usine.
Les salariés ont été augmentés de 6,8% en 2022 et touchent une prime d'intéressement de 600 à 800 euros par trimestre. Mais la prime de participation leur échappe depuis des années: avant qu'ils n'arrivent chez le client, les véhicules sont vendus à bas coût au siège européen de Toyota, et l'usine française ne publie que des pertes.
La direction confirme qu'il y un "désaccord" avec le fisc.
La négociation est en cours, et 75 millions d'euros ont été provisionnés, selon les syndicats.
Par ailleurs, Toyota prévoit de dégager 2.360 milliards de yens de bénéfice net lors de son exercice 2022/2023, soit environ 16 milliards d'euros.
"Il y a eu une prise de conscience: on rapporte des sous, alors que l'usine essaie de nous convaincre qu'elle est en perte", souligne Eric Pecqueur de la CGT.
"On est fiers de Toyota mais on grince des dents. Si on se moque de nous on va passer au niveau au-dessus", menace Thomas Mercier, de la CFDT, qui demande aussi plus de formation pour les nombreux nouveaux venus. "Plus qu'augmenter la production, peut-être qu'il faut revenir aux fondamentaux de Toyota".
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