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Renault-Nissan: le chemin de croix de Jean-Dominique Senard

Constructeurs

Appelé en février pour sauver l'alliance avec Nissan, le président de Renault Jean-Dominique Senard, industriel expérimenté, reconnu pour ses qualités de diplomate, se retrouve fragilisé faute d'avoir réussi à calmer les tensions au sein du partenariat automobile franco-japonais.

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"Il ne va pas démissionner, affirme un proche. Il a reçu de nombreux messages de soutien de salariés, d'administrateurs de Renault, de l'Etat et même de dizaines de patrons. Il souffre mais il se battra jusqu'au bout".

Pourtant, les difficultés s'accumulent dans ce dossier hors normes. Dernier épisode en date, une lettre adressée au patron de Nissan, Hiroto Saikawa, dans laquelle M. Senard explique qu'il ne votera pas en assemblée générale des actionnaires la réforme de la gouvernance du groupe japonais, prévoyant la création de trois comités auxquels d'importants pouvoirs seront confiés.

La missive, qualifiée par Nissan de décision "extrêmement regrettable", "n'aurait jamais dû être transmise aux médias", confie une source proche de Renault.

Il s'agit pour M. Senard de protéger l'influence du constructeur français, premier actionnaire de Nissan avec 43% du capital, et non de remettre en cause la réforme.

Dans cette lettre, que l'AFP a pu consulter, Jean-Dominique Senard demande à M. Saikawa qu'un ou deux administrateurs de Nissan nommés par Renault soient nommés dans chacune des commissions.

A Paris, on se dit certain qu'une solution sera trouvée, avec une juste représentation de Renault, et que cette résolution pourra finalement être votée lors de l'AG du 25 juin.

"Nissan voit Renault comme un partenaire, alors que Renault veut faire valoir ses droits d'actionnaires", explique un proche du dossier.

En attendant, l'affaire complique encore les relations déjà tourmentées entre les deux alliés de 20 ans depuis l'arrestation en novembre du patron emblématique de l'alliance, Carlos Ghosn, victime d'une dénonciation de Nissan pour des malversations financières présumées.

 

"Pas les mains libres"

La publication de cette lettre intervient quelques jours après l'annulation du projet de mariage de Renault avec Fiat Chrysler (FCA), porté par M. Senard. Ce projet a été abandonné jeudi dernier, 11 jours seulement après son annonce officielle, le constructeur italo-américain préférant jeter l'éponge en raison des réserves de l'Etat français, premier actionnaire de Renault, face aux réticences de Nissan.

La rumeur de sa démission a couru quelques heures dans l'entreprise. Certains le disent "meurtri", "fragilisé" ou affirment qu'il "n'est plus crédible".

A 66 ans, au moment de rendre son tablier de patron de Michelin, géant des pneumatiques où son bilan est jugé excellent, M. Senard n'avait rien à prouver. Ce fils d'un diplomate et d'une mère aristocrate, réputé élégant et affable, catholique pratiquant, avait dit venir pour "servir".

Mais "il n'a pas les mains libres, ni avec Nissan, ni avec l'Etat", estime un connaisseur du dossier.

D'un côté Paris le soutient, mais de l'autre, le gouvernement français le freine sur le dossier FCA ou bien fait des annonces non concertées, comme celle du ministre de l'Economie Bruno Le Maire au Japon indiquant que l'Etat français était prêt à baisser sa participation (actuellement de 15%) dans le groupe au losange. M. Senard n'était pas au courant, selon des sources concordantes.

"L'Etat a pris un risque considérable" en ne soutenant pas le projet de fusion avec FCA, "cela donne la main à Nissan de façon étonnante et paradoxale", estime une autre source proche du dossier.

Côté japonais, M. Senard a peu de marges de manoeuvre car les accords secrets (dits "Rama") régissant les relations entre Renault et Nissan interdisent depuis 2015 aux administrateurs nommés par Renault de voter contre les dirigeants de l'allié japonais.

"Toute la relation avec Nissan a été conçue par et pour un seul homme en clé de voute", Carlos Ghosn, résume un proche de Renault. Or, M. Ghosn était à la fois président et directeur général de Renault mais aussi président de Nissan et de l'autre allié japonais Mitsubishi, alors que M. Senard n'est que président de Renault.

Ainsi, quand M. Senard négocie un mariage avec FCA, il ne peut informer son actionnaire Nissan, sous peine de délit d'initié, affirme t-on chez Renault. Mais le "Rama" prévoit que Nissan soit informé, le plaçant dans une situation impossible. Cette question ne se posait pas quand M. Ghosn centralisait tous les pouvoirs.

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© 2019AFP